Rencontre avec l’écrivaine Anne-Sylvie Salzman

AS SALZMAN
Chers DraftQuesters !

Cette semaine, partons à la découverte de l’Oesthrénie, ce petit pays de l’Europe centrale, peu connu et pourtant à l’histoire si riche, que la romancière Anne-Sylvie Salzman a choisi comme lieu de son dernier roman, Dernières nouvelles d’Oesthrénie,aux Editions Dystopia. Anne-Sylvie a accepté de répondre à quelques questions. Merci à elle !

A bientôt,

David

 

David Meulemans : Anne-Sylvie, tu viens de publier Dernières nouvelles d’Œsthrénie. Comment définirais-tu ce volume? Est-ce un roman, ou un recueil de nouvelles ? Ou autre chose ? Pour ma part, je l’ai lu comme un roman, mais dont le personnage principal ne serait pas une personne, mais cette contrée d’Œsthrénie, à des époques distinctes. Que penses-tu de cette description ?

Anne-Sylvie Salzman : C’est indiscutablement un roman, donc une œuvre de fiction qui se présente dans une certaine continuité, dans une certaine épaisseur narrative. Simplement, on a six parties et six narrateurs différents, reliés de manière plus ou moins forte (liens familiaux, incidents, etc.) La description que tu en fais est l’une des interprétations possibles. L’idée est que le lecteur s’empare de la chose et se fasse son idée.

Le style de ce volume est d’un maîtrise exceptionnelle. Comment fais-tu? Est-ce que tu notes des mots, des expressions, dont tu te dis qu’il faudrait les employer pour atteindre le ton que tu parviens à créer ? Ou est-ce que tu fais cela de manière plus instinctive ? Et, pendant ton écriture, est-ce que tu lis des romans qui sont dans un style ou une voix qui te semblent résonner avec ce que tu imagines avec ton texte ?

Difficile de répondre à cela. Dans l’idéal, la personne qui écrit (l’auteur, disons, pour simplifier les choses) doit avoir une sorte de diapason verbal, ou plutôt d’oreille absolue verbale, qui l’aide à écrire des choses qui sonnent juste. Ou qui sonnent, disons. On est sur un terrain un peu glissant, évidemment, parce qu’il n’y a sans doute pas de définition absolue de ladite justesse… Mais pour moi, c’est comme ça que ça marche. La phrase sonne ou ne sonne pas. Quand ça sonne à peu près, c’est cela, je pense, que tu appelles « maîtrise ». Ce qui explique évidemment que je ne lis rien pendant ce temps-là qui pourrait m’empêcher de bien entendre ce que je fais. Cela dit, je peux conseiller une (et une seule) lecture pour faire comprendre cette notion d’oreille absolue verbale — ce sont les Nouvelles en trois lignes de Félix Fénéon. À mon sens, on a rarement fait mieux en matière d’équilibre et de jubilation verbale.

OESTHRENIE

Tu es aussi traductrice — est-ce que tu sais comment ce travail influence ton écriture de romancière ?

On apprend des tas de choses en traduisant. On s’épuise aussi un peu, mais il en reste toujours des éléments qui reviennent, bien digérés sans doute, dans sa propre écriture. La traduction oblige bien évidemment à réfléchir à la manière dont on utilise sa propre langue pour restituer un contenu dont on n’est pas l’auteur — pour le meilleur et pour le pire, parce qu’on peut aussi être amené à traduire des textes que l’on n’aime pas ou auxquels on est indifférent. Ce qui peut être aussi précieux : ce qu’on n’aime pas, on essaiera, justement, de ne pas l’écrire.

Tu es l’auteur de nombreuses nouvelles. Souvent, les draftquesters sont tentés par la nouvelle, qu’ils perçoivent comme une étape avant le roman. Comment toi, tu vois le rapport entre la nouvelle et le roman ? Est-ce que tu te dis : là, je vais écrire une nouvelle, là un roman, ou est-ce que cela se fait plus naturellement ?

La nouvelle n’est pas une étape avant le roman. Je comprends bien la tentation de voir les choses de cette manière, mais ça n’a aucun sens. Pour reprendre une comparaison musicale : la sonate n’est pas une étape avant la symphonie. C’est une autre technique narrative, plus concentrée, souvent plus précise. Quant à savoir pourquoi on s’embarque dans une nouvelle (ou un texte poétique) plutôt que dans un roman… Je n’en sais trop rien. Concernant Dernières nouvelles d’Œsthrénie, par exemple, ça ne pouvait guère être une nouvelle. Dans la manière dont le texte apparaissait, avec des variations, des méandres, des digressions, des niveaux narratifs, ça demandait un format vaste. Mais ça aurait pu être un poème épique, par exemple. Ça ne serait pas mauvais du reste que les auteurs — présents et à venir — se disent qu’il n’y a pas que deux modes de construction de fiction au monde, la nouvelle et le roman.

Enfin, tu as eu la gentillesse de tester le prototype de DraftQuest, il y a deux ans et tu avais improvisé les 90 épisodes d’une micro-fiction. Est-ce qu’un jour, tu comptes en faire quelque chose ? Est-ce que tu as retiré quelque chose de cette expérience ?

J’étais curieuse de la manière dont on peut écrire avec une contrainte. C’est un exercice qui peut donner d’excellents résultats — voir ce que font les Oulipiens. La contrainte a fait naître quelques images de départ ; assez rapidement, cela dit, elle m’a plutôt bloquée qu’autre chose, parce qu’elle venait à chaque nouveau choix de pictogramme raplatir, si je peux dire, la narration. À vrai dire, j’ai eu assez vite envie de tricher, ce que j’ai plus ou moins fait, avant, en fait, de laisser tomber. J’ai dû tenir jusqu’à l’épisode 70. Je n’ai jamais repris le texte qui en a résulté. J’ai un bon souvenir, cela dit, de sa partie japonaise. J’y reviendrai peut-être, en dynamitant cette structure externe, artificielle, qui m’a en fin de compte gênée.

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