Rencontre avec le romancier François Szabowski

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Chers DraftQuesters !

Cette semaine, j’ai le très grand plaisir de soumettre à votre sagacité un bref entretien avec François Szabowski, un écrivain dont j’ai publié quatre romans et qui est, à mon sens, appelé à devenir une des très grandes plumes françaises (une expression qu’il détesterait sans doute et que j’emploie à dessein !).

A bientôt,

David

 

David Meulemans: François Szabowski, merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. Tu es l’auteur de quatre romans. Deux de ces romans forment un diptyque, autour de la figure de François Chabeuf, qui est une sorte de parasite social, mythomane et maladroit. Le premier des deux volumes de ses aventures, Les femmes n’aiment pas les hommes qui boivent, est une série de brefs épisodes qui suivent les aventures de ton héros. Je crois que tu as écrit ces épisodes sur un rythme journalier, en t’appuyant sur ton quotidien. Peux-tu m’en dire un peu plus ?

François Szabowski: Ce roman est né d’un effroi. Celui que j’ai ressenti en sortant d’un entretien d’embauche au printemps 2010. Le travail proposé consistait à passer deux mois dans un hangar à trier des papiers, à près de cent kilomètres de là où j’habitais, mais il était payé 300-400 euros de plus que la plupart des petits boulots que je faisais à l’époque. J’avais donc postulé, et ce n’était qu’en toute fin d’entretien, alors que nous nous étions mis d’accord à peu près sur tout, que j’avais appris que le salaire indiqué était brut. Et donc payé seulement au SMIC. Pris de court, j’avais accepté quand même. Et une fois franchie la porte du bureau, j’étais resté immobile pendant de longues minutes, à réaliser atterré comment je venais de me faire avoir. Et des gouttes de sueur froide coulaient sur mon front, à la perspective des deux mois que j’allais devoir passer à me lever à 5 heures du matin pour prendre l’autocar de 6 heures, aux trois heures de transport quotidien, à tous ces papiers que j’allais devoir trier à longueur de journée au milieu de la poussière, le tout pour un peu moins de 1000 euros par mois. Ce n’était pas Zola, certes, mais ce n’était pas très enthousiasmant non plus.

Aussi, pour donner un sens à ces deux mois de ma vie qui autrement seraient complètement « blancs », sans autre intérêt que le peu d’argent que j’allais gagner, j’ai décidé de consacrer mes trois heures de transport quotidien à écrire un récit, inspiré de cette expérience, du travail que j’allais effectuer là-bas, de l’atmosphère du lieu, etc. Ainsi, le temps passé dans les transports ne serait pas du temps perdu, mais surtout, tout ce que je vivrais durant la journée ne serait pas vécu pour rien, mais pour nourrir ce récit.

Comme mes séances d’écriture seraient discontinues, j’ai opté pour la forme du journal, avec un texte très court pour chaque journée de travail.

Ensuite, pour me permettre d’avoir un peu de distance par rapport à ce que je vivais, et de pouvoir rire un peu de ces moments plutôt pénibles que j’allais passer à travailler là-bas, j’ai choisi un personnage qui, contrairement à moi, était très heureux d’avoir obtenu ce poste.

Enfin, pour être certain de pouvoir tenir la distance sur deux mois, je me suis imposé une contrainte : celle de mettre en ligne un texte par jour, du lundi au vendredi. Avec cette autre contrainte, que ce journal ne devait pas être une suite de « billets », mais former un récit. Qui ferait du projet non pas un blog, mais une sorte de roman-feuilleton.

Je ne voulais pas non plus que ce récit ait un caractère « documentaire », aussi, si je me suis inspiré des lieux, des conditions de travail, et des personnes qui travaillaient avec moi, j’ai transformé toute cette matière pour en faire une véritable fiction, à tel point que je pense que si les personnes concernées lisaient ce roman, elles ne pourraient pas se reconnaître.

Au bout des deux mois, j’ai abouti à un récit, de 40 épisodes, et j’aurais pu en rester là, mais j’ai eu des scrupules à abandonner ce personnage, cette situation, et j’ai décidé de poursuivre jusqu’au roman, avec le même personnage, cette méthode consistant à m’inspirer de mon quotidien pour bâtir un récit, en continuant à me plier à la contrainte d’écrire quotidiennement, et de mettre en ligne les nouveaux chapitres du récit au fur et à mesure que je les écrivais.

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Ce personnage de François Chabeuf, qu’on retrouve donc dans deux romans (pour l’instant) Les femmes n’aiment pas les hommes qui boivent et Il n’y a pas de sparadraps pour les blessures du coeur, est à la fois héros et narrateur, et se distingue par une voix inimitable. D’ailleurs, la voix de Chabeuf est très différente de la voix des héros de tes deux autres romans. Or, une des difficultés des écrivains en herbe est de trouver la voix de leurs narrateurs. Comment fais-tu, pour produire des voix ainsi distinctes, et pourtant maîtrisées (tu n’as pas le droit de dire « C’est le talent ») ?

Trouver, construire, maîtriser une voix en littérature (c’est-à-dire la façon qu’a un personnage-narrateur de raconter une histoire, avec ses mots, ses tournures de phrase, sa façon de réfléchir et de réagir aux choses) peut être comparée au travail d’un comédien ayant grandi à Strasbourg qui doit jouer le rôle d’un marin. Un marin ne parle pas, ne marche pas, ne s’assoit pas, ne rit pas de la même façon qu’un homme qui a passé son enfance, son adolescence et sa vie d’adulte dans une grande ville au milieu des terres. Le comédien doit s’inspirer de ce qu’il a vu, lu, entendu sur le sujet, des personnes qu’il a rencontrées, pour construire un tout autre rapport au monde (gestes, mots, psychologie, etc.), et être capable, en toute nouvelle circonstance inattendue, sur le plateau ou le lieu de tournage, d’agir comme le ferait le personnage qu’il incarne. En littérature comme au théâtre ou au cinéma, on ne doit à aucun moment, selon moi, par les mots qu’on emploie, les actions ou réactions qu’on décrit, faire sortir ne serait-ce qu’un instant le lecteur/spectateur de cette illusion qu’il a acceptée au départ : que c’est bien un marin qui parle (et non un comédien), que c’est bien le personnage qui raconte l’histoire (et non un écrivain).

Ça me surprend toujours que cet aspect du travail du comédien ou de l’écrivain intrigue, ou pose des difficultés. Car je crois que nous le faisons tous plus ou moins dans notre vie : on ne parle pas, on ne marche pas, on ne s’assoit pas et on ne rit pas de la même façon, selon qu’on soit par exemple à un entretien d’embauche, ou avec des amis. On sait que, parfois, dans la vie, on ne doit pas répondre « C’est clair », mais « Tout à fait ». Qu’on doit de la même façon modifier nos mots, nos postures, nos façons de réagir, etc. 

Il faut s’inspirer de ça. De ces moments où on est obligé – et de cette envie qu’on peut avoir, au fond (valable aussi bien pour le comédien que pour l’écrivain), d’être quelqu’un d’autre. Et le tenir jusqu’au bout, l’espace d’un livre.

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Une des caractéristiques de tes romans, c’est leur puissance satirique, avec un humour noir parfois violent, parfois discret. Pourtant, tu ne me sembles jamais renoncer au premier degré: dans tes romans, il y a du premier et du second degré – au point que certains de tes lecteurs ne perçoivent pas toujours la portée sarcastique de tes récits. Est-ce que tu « testes » tes pages, tes récits, sur un premier cercle (comme le faisait Kafka), ou est-ce que tu réserves la lecture à tes éditeurs ?

La question s’est posée surtout pour Il faut croire en ses chances, qui peut passer pour une vision sarcastique de la vie pavillonnaire en province, alors qu’au fond, même si les personnages et certaines de leurs préoccupations ont des côtés ridicules, je n’ai absolument pas voulu me moquer de quoi que ce soit ni de quiconque. Mais seulement présenter une forme de vie, que je connais bien. Elle n’est ridicule que pour ceux qui ont d’autres aspirations.

Mais je ne me suis jamais demandé si la dimension sarcastique de mes autres livres était perçue ou non, car elle me paraissait vraiment flagrante. 

Quant à tester en général la qualité de mes textes sur un premier cercle, je ne l’ai fait que les premières années, et notamment pour mes deux premiers romans, Les majorettes, elles, savent parler d’amour, et Il faut croire en ses chances. J’étais moins sûr de moi, de là où j’allais, j’avais besoin à la fois d’être rassuré et corrigé, et le regard des deux ou trois personnes à qui je les ai fait lire a été extrêmement précieux, parce qu’il était très précis, et technique. Elles ne se contentaient pas de me dire si elles avaient aimé ou non, mais pourquoi tel ou tel passage ne fonctionnait pas. Et comment, à leur avis, cela pouvait être corrigé. C’est une chance rare, car la plupart des lecteurs ou des éditeurs, même s’ils parviennent à identifier le passage qui pose problème, ne sont pas toujours capables ni de vous dire pourquoi, ni surtout de vous proposer des solutions. 

Depuis quatre ou cinq ans, j’ai totalement cessé de donner à lire mes textes au fur et à mesure de l’écriture. D’abord parce que j’ai peut-être plus confiance en moi, mais aussi parce que, ayant très peu de lecteurs très pertinents à ma disposition, et sachant qu’au-delà de la première lecture le regard perd totalement de sa fraîcheur et a beaucoup moins d’intérêt, je préfère ne pas les « gaspiller » en cours d’écriture.

J’évite même de beaucoup parler des projets avant le début de la rédaction, ou pendant la rédaction. J’ai remarqué chez moi qu’une partie de l’envie de raconter semble s’épuiser dans le récit de ce que je veux raconter. Comme si, une fois que j’avais parlé du projet, c’était comme si je l’avais en fait déjà écrit. Comme si quelque chose en moi était déjà satisfait. Je ne sais pas pourquoi.

 Je ne donne donc à lire ce que j’ai écrit à mon premier cercle qu’une fois le texte achevé, avant de le transmettre à l’éditeur. Je passe alors encore quelques mois à retravailler l’objet. Travail qui consiste principalement à couper. Généralement, entre la première version d’un roman et celle que je transmets à l’éditeur, entre 1/3 et 1/4 du texte a été supprimé.

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Certains de tes romans, notamment Il faut croire en ses chances sont très scénarisés. Je me demandais si tu pensais ton roman comme un film, en dissociant l’étape du scénario de celle de l’écriture proprement dite, ou si tes récits s’auto-structuraient au fur et à mesure ?

Au moment d’entamer la rédaction d’un roman, je n’ai généralement qu’une idée très vague de l’histoire que je vais raconter. Ce qui me donne envie d’écrire un livre, ce n’est pas tant une histoire, qu’un personnage, et/ou une atmosphère, une situation. C’est quand j’ai trouvé un personnage, que je le vois, que j’ai trouvé comment il s’exprime, pense, et que j’ai trouvé le lieu et/ou la situation de départ, que je commence la rédaction. J’écris ainsi généralement une dizaine de pages en laissant mon personnage mener son chemin, puis des idées plus précises me viennent alors pour la suite du récit, et je consacre un ou deux jours à concevoir une sorte de scénario pour les scènes suivantes. L’opération se renouvelle ainsi plusieurs fois par roman. Je fais aussi, parallèlement, des fiches de personnages, que j’étoffe au fur et à mesure. Mais en général, l’écriture m’emmène toujours dans des régions que je n’avais pas prévues.

 

Tous les romans et nouvelles de François Szabowski sont publiés aux Editions Aux forges de Vulcain.

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