Rencontre avec l’écrivain Jean-Philippe Jaworski

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Chers DraftQuesters !

C’est avec une très grande fierté que je vous propose ce petit entretien avec Jean-Philippe Jaworski. A mes yeux, Jaworski est un des plus grands écrivains français vivants. Il est à la fois un grand conteur, et un grand styliste – et ses romans, comme Gagner la guerre ou Même pas mort sont, pour reprendre une expression américaine, des « classiques instantanés ». Lisez Jaworski. 

Un autre point peut susciter votre intérêt: Jaworski est la vivante incarnation de la nécessité de ne pas dissocier l’écriture littéraire du jeu et de l’imaginaire. Ancien rôliste, il a su marier cette pratique ludique avec une aspiration littéraire et un sens de l’artisanat des mots qui font de ces oeuvres de véritables océans, des hommages sans fin à la fiction, à sa puissance et à sa beauté. Merci à lui d’avoir accepté de répondre à ces questions!

A bientôt,

David

 

 
David Meulemans: Jean-Philippe Jaworski, vous êtes écrivain mais aussi rôliste. Je désirais en savoir un peu plus sur comment vous articulez ces deux pratiques créatives. Par exemple, en lisant vos romans Gagner la guerre ou Même pas mort, un de leurs charmes, c’est la richesse et la cohérence de leurs univers respectifs (Le Vieux Royaume et les Rois du Monde). Est-ce que vous avez conçu, pour ces deux mondes, des supports, des outils de référence, que vous gardez pour vous, mais qui seraient comparables en étendue et en précision, au travail que vous avez fourni pour un des vos jeux comme Te Deum pour un massacre?

 

Jean-Philippe Jaworski: Malheureusement, je n’ai plus le temps de jouer, et cela représente une vraie frustration. Il existe à mes yeux une vraie circulation entre imaginaire ludique et création littéraire, circulation qui peut opérer dans les deux sens. En d’autres termes, j’ai envie de jouer dans les univers que je décris et inversement, j’ai envie d’écrire sur mes univers de jeu. C’est ce qui s’est passé aussi bien pour le Vieux Royaume, pour lequel je dispose encore de pas mal de notes destinées au jeu de rôle, que pour Rois du Monde, car j’avais bricolé un système de règles pour jouer des Celtes de l’antiquité et mené quelques scénarios dans cet univers. Depuis longtemps, j’ai le sentiment que cette proximité entre le jeu de rôle et le roman est bien antérieure à l’apparition de Donjons & Dragons. C’est finalement la lecture de Michel Pastoureau qui m’a livré un concept clef : celui de l’enromancement. Pendant plusieurs siècles, au Moyen Âge et à la Renaissance, le roman n’était pas perçu comme un reflet de la réalité mais comme un idéal à imiter dans la vie réelle, de façon mi-sérieuse, mi-ludique. De très grands personnages endossaient, au cours de fêtes et de joutes, le rôle de personnages de roman : Henri II d’Angleterre tenait des tables rondes, le comte Robert d’Artois a joué le rôle d’Yvain au tournoi du Hem, et à force de trop « amadiser » le roi de France Henri II perdit la vie sur la lice… J’incline à croire que le jeu de rôle actuel ne fait que réactiver, sous une forme plus moderne, l’enromancement médiéval. Dès lors, il y a nécessairement matière à roman dans mon matériel de jeu, et aire de jeu dans l’écriture romanesque.

 

Gagner la guerre

 

David Meulemans:  Après avoir cherché à voir ce que l’écriture peut retirer du jeu de rôle, j’aimerais votre avis sur ce qui les distingue. Il y a toute une génération d’écrivains issus du jeu de rôle. Pourtant, tout bon rôliste ne devient pas écrivain. Et quand je propose à des rôlistes de transcrire leurs parties pour en tirer des récits, les résultats ne sont pas toujours probants. Qu’est-ce qui distingue ces deux activités (si vous pensez qu’elles sont distinctes!)?

 

Jean-Philippe Jaworski: Si le roman et le jeu de rôle peuvent avoir en commun le désir d’évasion et l’immersion dans un univers fictif, en revanche leur composition diffère radicalement. Le roman est fondé sur le récit, le jeu de rôle sur l’échange. Toute la construction du roman repose sur l’art du romancier ; le lecteur apporte certes son attention, sa bienveillance ou sa curiosité au fil de la lecture, mais la façon dont il sollicite son imaginaire pour se représenter l’action reste entièrement subordonnée à la narration. Dans le jeu de rôle, au contraire, le maître de jeu doit savoir laisser un espace de création et de narration aux joueurs. Cette interactivité ludique implique une construction différente de la fiction. En jeu de rôle, la synergie entre les joueurs, la liberté d’action dont ils disposent me semblent plus importantes que l’esthétique formelle de la narration. Un roman, en revanche, propose une ligne directrice beaucoup plus contraignante, mais favorisera le plaisir par des effets narratifs et stylistiques.

 

David Meulemans:  Parallèlement à leur imaginaire, et à leur sens de la narration, vos romans sont aussi remarquables pour la richesse de leur langue. Comment créez-vous la langue de vos romans? Essayez-vous de vous imprégner de romans précis, ou notez-vous des mots, constituant des lexiques?

 

Jean-Philippe Jaworski: Quoique cela ne soit pas délibéré, je suis imprégné par certaines œuvres. Certains mots rares ou élégants me frappent au détour d’une lecture et je les pille sans vergogne. (Huysmans, Gracq ou Giono sont par exemple victimes de mes larcins lexicaux.) Par ailleurs, quand j’aborde des thématiques précises, je me documente. Je vais glaner quelques termes techniques, rares ou tombés en désuétude qui pourront cabotiner dans une page. Parfois, je travaille assez longuement à me constituer un lexique spécialisé : ce fut le cas pour l’argot dans Gagner la guerre, et c’est actuellement le cas pour le vocabulaire cynégétique dans Chasse royale.

 

Chasse royale

 

David Meulemans:  Si je ne me trompe pas, vous avez commencé par la nouvelle. Certains écrivains en herbe voient dans la nouvelle comme une étape nécessaire dans leur formation. Pourtant, une nouvelle achevée, parachevée, n’est pas une chose facile. Pourquoi avoir commencé par la nouvelle? Pourquoi être passé au roman? (j’en profite pour indiquer à nos lecteurs que votre nouvelle « Mauvaise donne », qui est la première apparition de votre héros Benvenuto, aurait pu être un roman, en raison de sa longueur).

 

Jean-Philippe Jaworski: Mes premières fictions publiées ont été des nouvelles, mais j’avais beaucoup écrit auparavant, dans des genres très divers : romans, nouvelles, théâtre, règles et scénarios de jeu de rôle, voire quelques vers de mirliton… Tout cela était souvent très médiocre, mais enfin j’avais fait mes premières armes sous divers formats. Si j’ai adopté la forme de la nouvelle, c’était pour répondre à des appels à texte. Avec le recul, il est d’ailleurs assez drôle de constater que les nouvelles qui ont par la suite constitué le recueil de Janua vera ont été individuellement refusées, parfois avec éclat ! Je suis ensuite revenu assez naturellement au roman. Toutefois, je trouve globalement la nouvelle plus agréable à écrire, malgré sa densité : c’est un projet plus serré, qui nécessite de la technique mais donne un objet fini plus facile à évaluer. Un roman est une entreprise épuisante dont la qualité se laisse moins facilement appréhender en cours d’écriture.

 

David Meulemans: Votre projet actuel est une grande trilogie épique. Comment est né ce désir en vous, de passer encore un cap, en termes d’étendue, d’amplitude? Avez-vous initialement conçu un plan, ou est-ce que le plan est apparu au fur et à mesure?

 

Jean-Philippe Jaworski: Je crains que le désir de basculer dans la trilogie n’ait pas été à la source de Rois du Monde. A l’origine, j’envisageais d’écrire un roman. Mais la matière et le récit se sont nourris d’eux-mêmes, et le texte a pris des proportions inquiétantes… Si je me suis donc trouvé débordé par l’ampleur du texte, en revanche, je disposais dès le départ d’un plan assez précis, soumis à mon éditeur. Deux contingences m’ont forcé à construire ce canevas initial : d’une part, la source dans laquelle j’ai puisé mon sujet, une page du livre V de l’Histoire romaine de Tite-Live ; d’autre part la narration en rinceau, ou achronique, qui m’imposait de connaître les grandes lignes du récit avant de déstructurer la chronologie. Je continue donc à suivre ce plan, même s’il s’enrichit de péripéties secondaires à mesure que progresse l’écriture.

 

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