Rencontre avec les romanciers Eric Bonnargent et Gilles Marchand

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Chers DraftQuesters !

J’ai le très grand plaisir de soumettre à votre curiosité un entretien avec Eric Bonnargent et Gilles Marchand, auteurs, aux Editions du Sonneur, d’un très réussi « Roman de Bolaño « . Mais qui est Bolaño ? Bolaño est un écrivain mythique, venu du Chili, passé par le Mexique, arrivé par l’Espagne. Il a laissé une oeuvre riche qui suscite la passion d’une armée de lecteurs… et, en toute honnêteté, même si je le connaissais de nom, je n’avais jamais eu l’occasion de le lire. En quelque sorte, je redoutais la lecture du roman d’Eric et Gilles. Allais-je y comprendre quelque chose, moi qui ne fait pas partie des initiés? Eh bien, il n’est nullement nécessaire d’avoir lu Bolaño pour aimer ce passionnant roman épistolaire, qui oscille entre roman policier, odyssée personnelle et réflexion sur l’écriture. Je vous en recommande vivement la lecture! (et vous aurez ensuite une folle envie de lire Bolaño … ce que je suis désormais en train de faire avec avidité!). 

A bientôt,

David

 

David Meulemans: Dites-nous en plus sur la genèse du projet! Et dites-nous comment vous vous êtes « choisis », pour ainsi dire!

 

Eric Bonnargent : Il y a quelques années, on m’avait proposé d’écrire pour une revue sur Bolaño un article ou, si j’en avais envie une courte nouvelle. N’ayant jamais écrit autre chose que de la critique, j’ai rédigé un papier sur Les Détectives sauvages, mais l’idée d’une fiction a fait son chemin. Je me suis mis à imaginer qu’Abel Romero, un personnage secondaire mais récurrent – puisqu’il apparaît dans Etoile distante, La littérature nazie en Amérique et Les Détectives sauvages –, recevait une lettre qui l’informait de sa présence dans l’œuvre de Bolaño. J’ai commencé à écrire ce roman avec une amie. Mais elle connaissait aussi bien que moi Bolaño et, au bout de quelques dizaines de pages, notre texte ne pouvait plus être compris que par des spécialistes… J’ai alors pensé à Gilles dont j’avais chroniqué l’un des livres et que j’avais ensuite rencontré deux fois à Paris.

 

Gilles Marchand : Voilà Eric a tout dit ! Je n’ai pas choisi, j’ai accepté. Et j’ai été particulièrement flatté. Je connaissais le blog d’Eric et sa vision de la littérature. Je savais que nous avions des goûts communs et que nous avions également des lectures assez différentes. J’étais curieux de voir comment tout cela allait prendre.

 

DM:  Souvent, les écrivains sont des grands lecteurs, mais leur admiration pour les grands écrivains de leur panthéon personnel peut paralyser leur écriture. Avez-vous eu cette difficulté? Si oui, comment l’avez-vous surmontée?

 

EB : C’est exactement la raison pour laquelle je n’avais encore écrit aucune fiction… j’étais atteint de ce que Vila-Matas appelle le syndrome Bartleby, en référence à la nouvelle de Melville. Deux choses m’ont permis de surmonter cette angoisse. Tout d’abord le fait d’écrire à deux. Cela crée une forme d’obligation et on se dit qu’on ne peut pas laisser tomber l’autre. Ensuite, le fait qu’il s’agit d’un roman en forme d’hommage à Roberto Bolaño, mais aussi à de nombreux autres écrivains. Il ne s’agit donc plus de se mesurer à eux… D’où mon questionnement actuel : serai-je en mesure d’écrire un autre roman ?

 

GM : Je ne l’ai plus depuis un petit moment déjà. J’ai appris à m’affranchir des auteurs que j’aime lorsque j’écris. C’est vraiment indispensable, sinon comment oserais-je continuer à écrire ? Je n’ai pas envie de faire la même chose en moins bien. Alors comment l’ai-je surmonté ?, je ne sais pas. Mais je sais quand. Un jour que j’écrivais une nouvelle, il y a eu un déclic. J’écrivais un texte comme ça, sans essayer de faire des effets de manche (ce qui ne veut pas dire sans exigence). La nouvelle a coulé assez facilement et le résultat m’a bien plu. Il n’était pas parfait, mais j’ai senti que j’avais trouvé la voie que j’avais à creuser.

 

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DM: Votre récit semble s’être construit sans plan établi. Est-ce que l’un de vous avez en tête un scénario? Ou est-ce venu naturellement? Ou est-ce que, revenant sur le texte, vous avez beaucoup modifié une première ébauche?

 

GM : Je savais qu’Eric avait une idée assez précise de ce qu’il voulait écrire. Il ne s’agissait pas de partir à l’aveuglette. Je connaissais la vie, le passé de Kauffmann, je connaissais ses faiblesses. Mais je ne savais rien de Romero, à part les quelques lignes que j’avais lu dans Etoile distante. J’avais donc en tête plusieurs évolutions possibles en fonction de ce que j’allais apprendre de Romero. Mais au bout de quelques dizaines de pages, je n’avais plus que deux hypothèses… donc, si je ne connaissais pas le chemin qui allait m’y mener, je savais exactement où j’allais.

 

EB : Si Bolaño a créé Romero, il n’en a tracé qu’une esquisse. J’avais certes une idée de ce que je voulais faire, des thèmes que je voulais aborder, mais la personnalité de Romero s’est construite peu à peu, parfois en réaction à Kauffmann. Son hypermnésie, par exemple, est née de l’amnésie de Kauffmann, ce n’était pas du tout prévu. Mis à part une fois, je crois, nous ne sommes jamais revenus en arrière. C’est une vraie correspondance !

 

DM: Vous aviez tous les deux déjà une bonne expérience de l’écriture avant de vous lancer dans cette aventure. Est-ce que ce projet a présenté des difficultés particulières? Est-ce que vous aviez des différences de style?

 

EB : Je n’avais écrit jusqu’alors que de très nombreux articles et un essai (Atopia, petit traité de littérature décalée), mais aucune fiction. Il ne s’agit pas du tout du même type d’écriture. Je n’avais donc aucune expérience. Je me suis du coup pas mal appuyé sur Gilles dans les moments de découragement. Comme il s’agit d’une véritable correspondance, les difficultés ont surtout été extérieures. Nous nous sommes tous les deux séparés pendant l’écriture du roman, avons déménagé, etc., ce qui nous a pas mal retardé ! Quant aux différences de style, elles sont nombreuses et recherchées. Le défaut majeur des romans épistolaires est l’unité de style des différents interlocuteurs.

 

GM : De mon côté, j’avais surtout écrit des nouvelles ou des textes courts. Notamment ce recueil de lettres de motivation pour Antidata et ces livres objets chez Zinc Editions qui étaient également du domaine de l’épistolaire, d’ailleurs. La difficulté était liée à l’évolution du personnage et à l’équilibre général. Il fallait que je tienne compte du personnage d’Abel Romero, lui laisser toute la place qu’il méritait. Il ne fallait pas se cannibaliser : chaque personnage devait avoir ses moments forts et d’autres où il était plus à l’écoute. Un peu à la manière des musiciens qui font un bœuf : il ne s’agit pas de tous se lancer dans un solo en même temps. Les différences de style s’expliquent pour la même raison. Eric tenait son Romero dès le début, il lui était imposé par Bolaño. De mon côté, il fallait que je m’adapte, que je créé un équilibre, que j’apporte un peu de légèreté sans me contenter d’un rôle de faire-valoir. C’est aussi la raison pour laquelle l’intrigue de Kauffmann est plus longue à démarrer, il me paraissait impensable de ne pas concurrencer l’épaisseur du détective chilien trop tôt (ce à quoi, il faut bien entendu ajouter les besoins de l’intrigue).

 

DM: Avez-vous vous eu des blocages? Des moments où vous avez douté de ce projet? Ou est-ce que cela a été un grand rêve ininterrompu?

 

GM : On doute tout le temps du projet. On se demande parfois où l’on va, dans quelle mesure ça pourra intéresser le lecteur, de la qualité même de l’écriture, de l’aspect artificiel et de plein d’autres éléments. En revanche ce dont je n’ai jamais douté, c’est qu’il fallait aller au bout de cette histoire. Et puis nous étions deux et, comme le souligne Eric plus haut, il était impossible de prendre la responsabilité d’avoir fait perdre de longs mois à l’autre. Il y avait une question de respect que l’on se devait. Je n’ai pas souvenir d’avoir eu de blocage à proprement parlé, mais des difficultés, oui, bien entendu. Notamment celle du temps : il fallait s’imposer des échéances pour les lettres, respecter le temps entre l’envoi et la réception des courriers. A chaque fois, réfléchir au temps nécessaire au déroulement de l’intrigue en temps réel et voir si c’était crédible au niveau des dates. Le passage au courrier électronique a été une autre difficulté. Il a fallu gérer un moyen de communication ultra rapide qui pouvait être lu dans la minute… alors que l’intrigue, elle devait suivre un rythme qui lui était propre.

 

EB : Le doute a été omniprésent le temps de l’écriture. Je craignais surtout la suite : trouver un éditeur. Mais comme cela s’est passé très vite, je n’ai pas eu le temps de sombrer dans la dépression !

 

DM: Enfin, si vous deviez donner un conseil à un écrivain en herbe, qui se lance dans l’écriture de son premier roman, quel serait-il?

 

GM : Il me semble que c’est Stendhal qui disait « une page par jour, génie ou pas ». L’écriture est un travail solitaire et il n’est pas toujours facile de s’y coller. Et puis bien sûr, savoir jeter, recommencer encore et encore, s’affranchir de ses influences. Et puis se trouver un ou deux lecteurs de confiance et de qui on accepte toutes les critiques. Il faut savoir se remettre en question et, parfois, s’entendre dire que ce que l’on a écrit n’est pas très bon.

 

EB : Il faut oublier les références dont tu parlais tout à l’heure. Cela peut paraître étonnant, mais c’est somme toute logique : je n’ai jamais aussi peu lu que pendant les 18 mois au cours desquels a été écrit ce livre.

 

 

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