Rencontre avec l’écrivaine Mélanie Fazi (1/2)

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Chers DraftQuesters !

Cette semaine, je vous propose de partir à la découverte d’une romancière et traductrice, Mélanie Fazi! Il m’a semblé très intéressant de vous proposer de la rencontrer car sa vision de l’écriture est un peu différente de celle que défend DraftQuest – sa pratique est plus intutive, plus souple, et marche à merveille! L’occasion de rappeler que, s’il n’y a qu’une règle dans l’art d’écrire, c’est celle-ci: n’est vrai que ce qui marche !

Je remercie beaucoup Mélanie de m’avoir accordé un peu de son temps et je vous conseille à tous, sitôt finie la lecture de cet entretien, de vous emparer d’un de ses volumes (j’ai pour ma part une petite préférence pour “Notre-Dame-aux-Ecailles”!)

A bientôt,

David

(Photo : Mélanie Fazi par Lucie Chenu)

 

David Meulemans : Mélanie, tu sembles aussi à l’aise dans le roman que dans la nouvelle. Est-ce le cas ? Est-ce la même Mélanie Fazi que l’on retrouve dans ces deux formats? Où as-tu l’impression d’être différente dans ces genres ?

Mélanie Fazi : Je me suis toujours sentie (et revendiquée) nouvelliste avant tout, même si j’ai également écrit deux romans, presque par accident. Dans la mesure où j’ai pour l’instant publié deux recueils et deux romans, on peut avoir l’impression que je me partage de manière égale entre les deux formats. Mais en réalité, je ne suis passée que deux fois par le processus d’écriture d’un roman, alors que j’ai publié près d’une quarantaine de nouvelles et que j’en ai écrit encore davantage. Les choses sont plus parlantes pour moi présentées sous cet angle. Autant je commence à maîtriser le format court, autant je ne suis pas encore bien sûre de comprendre comment fonctionne le roman, qui n’a été pour moi qu’une parenthèse jusqu’à présent. On m’a d’ailleurs déjà fait remarquer que mes romans étaient construits comme de longues nouvelles.

Je pense que de manière générale, mes nouvelles me ressemblent davantage dans le sens où j’aime leur précision, leur concision, et la possibilité qu’elles m’offrent de concentrer le récit sur un décor et une situation. Le développement d’intrigue n’a jamais été mon fort ; les atmosphères, les personnages et les moments saisis au vol m’intéressent bien davantage. Quand on me demande « Pourquoi la nouvelle ? », je réponds souvent que si je peux décrire un personnage ou un lieu en trois phrases éloquentes, je ne vois pas l’intérêt de lui consacrer dix pages. C’est quelque chose qui est souvent mal compris : pour beaucoup de gens, qu’ils soient lecteurs, auteurs ou éditeurs, la nouvelle est un à côté entre deux romans ou un moyen de se faire la main plutôt qu’un format qui présente un intérêt en soi. Quatorze ans après avoir publié ma première nouvelle, je dois encore régulièrement me justifier sur ce choix. Cette supériorité supposée du roman m’a toujours laissée perplexe.

 

David : J’ai découvert ton travail via le volume que tu as traduit et préfacé – le premier recueil de Lisa Tuttle chez Dystopia. J’ai beaucoup aimé ce volume, très bien conçu. Cela m’amène à te poser deux questions : d’une part, comment tes lectures influencent ton écriture ? Cherches-tu à imiter des maîtres, comme on imitait ses maîtres à la Renaissance ? Pour apprendre ? Ou sont-ils seulement une invitation à écrire ? Par exemple, je trouve ton univers plus « imaginatif » que celui de Tuttle. Même si j’aime beaucoup les nouvelles de Tuttle.

Mélanie : Mes lectures m’influençaient beaucoup à mes débuts, quand j’ai commencé (un peu comme tout le monde) par copier mes lectures de l’époque : Stephen King ou Lovecraft par-ci, Lisa Tuttle ou Anne Rice par là… Je pense que c’est un processus assez naturel et qu’il faut tâtonner en imitant les autres avant de trouver sa propre voix. Mais il y a des années que je n’ai plus trouvé l’inspiration dans les livres. Elle me vient plutôt d’autres médias : la musique (beaucoup), le cinéma ou les séries, mais rarement les livres. Je crois que j’ai besoin d’emprunter à d’autres formes artistiques, qui font naître chez moi des émotions différentes, pour tenter d’en retranscrire l’équivalent dans mes textes.

Pour ce qui est de l’influence, j’ai l’impression qu’il existe deux types d’auteurs. D’un côté ceux qui aiment varier les genres et les styles, qui sont capables de passer d’un texte lent et introspectif à un space opera survolté, d’écrire « à la manière de » et qui ne font jamais deux fois la même chose. Et de l’autre ceux qui reviennent creuser le même sillon pour l’approfondir, qui ont une voix dominante plutôt qu’une multitude et qui sont moins à l’aise avec les exercices de style. Je me classe sans hésiter dans la deuxième catégorie. Même quand il m’arrive d’essayer d’écrire à la manière d’un autre auteur, le résultat ressemble toujours beaucoup plus à ma voix qu’à la sienne. Je ne sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise chose, mais ça engendre parfois des frustrations, sans parler de la peur de se répéter.

 

David :  Autre question: tu es aussi traductrice. Qu’est-ce que t’a appris la traduction ? Cela t’a-t-il aidée dans ton apprentissage de la fiction ?

Mélanie : Elle a l’avantage d’être très proche de l’écriture sans m’obliger à créer à partir de rien, puisque le texte que je traduis me sert de base. Entre deux textes personnels, la traduction me permet de faire mes gammes au quotidien. Je travaille sur le rythme, le vocabulaire, la concision, autant de choses qui me serviront plus tard dans mes propres textes. Je pense que ce qu’elle m’a appris en premier lieu, c’est entendre le rythme des phrases. Apprendre à couper, aussi. Dans un premier jet de traduction, on a tendance à vouloir garder toutes les nuances ; à la relecture, on réapprend à condenser pour davantage d’impact, quitte à devoir parfois couper des mots dans l’intérêt du texte. En animant récemment un atelier d’écriture axé sur le travail de concision, je me suis retrouvée à formuler quelque chose que je pressentais sans l’avoir explicité : la précision, ce n’est pas multiplier les détails, qui finissent par noyer l’information au milieu de la masse ; c’est ne choisir qu’un détail là où on est tenté d’en aligner dix, mais choisir le plus parlant, celui qui marquera le lecteur et lui donnera à sentir l’essentiel. La concision et peut-être une des choses les plus difficiles et les plus nécessaires à apprendre en écriture, et la traduction m’aide beaucoup à ce niveau. De manière plus prosaïque, elle aide aussi à prendre conscience d’un certain nombre de tics qu’on finit par éviter soi-même, comme les personnages qui haussent les sourcils et les épaules à longueur de paragraphe.

 

David : Tu as une pratique artistique très variée: écriture, traduction, musique, photographie. Comment ces pratiques se nourrissent-elles ? Se nourrissent-elles, d’ailleurs ?

Mélanie : L’écriture et la traduction sont très proches et se nourrissent mutuellement, d’une manière souvent inconsciente. Mais les deux sont indissociables dans mon esprit. La musique est à part dans le sens où je ne la pratique pas moi-même, bien qu’elle me fascine depuis toujours. Mais elle est une de mes sources d’inspiration principales dans l’écriture, au point qu’il m’arrive d’associer à un texte plusieurs chansons que je vais passer en boucle pendant la rédaction. Assez naturellement, elle est devenue un thème sur lequel j’écrivais : ma nouvelle « Matilda » se déroule pendant un concert, « En forme de dragon » parle des liens entre musique et inspiration, « Trois renards » met en scène une violoniste qui se découvre un don lié à la création musicale, « Nous reprendre à la route » utilise une chanson de Kate Bush comme catalyseur du fantastique. En parallèle, quand un album ou un concert m’a touchée, c’est une évidence absolue pour moi de donner forme à mes impressions à travers une chronique (j’écris pour le webzine musical Le Cargo depuis un peu plus de sept ans). Sans doute parce que la création musicale est quelque chose qui m’échappe, à ma grande frustration, et que c’est le seul moyen pour moi d’en approcher un tant soit peu.

La photo est encore à part. Elle est intimement liée pour moi à la musique, puisque je fais surtout des photos de concerts, et à l’occasion des portraits posés de musiciens pour accompagner des interviews. J’aime l’idée d’essayer de donner à entendre la musique à travers des images. Mais par rapport à l’écriture, c’est un processus radicalement opposé et je doute que les deux puissent se nourrir mutuellement. L’écriture est quelque chose qui se mûrit, qui se développe petit à petit, qui nécessite de prendre son temps. Alors que la photo se vit dans l’instant : je ne crée pas quelque chose à partir de rien, je capture un moment qui se déroule sous mes yeux. La part d’imprévu et d’aléatoire est beaucoup plus grande, surtout pour la photo de concerts. Même si je réfléchis en termes de lumières, cadrages ou autres, la photo dépend totalement de ce que le sujet est en train de donner. Je ne peux pas la « provoquer » à partir de rien comme je le fais pour un texte. Et le rendu, en photographie, dépend énormément du matériel et des circonstances, ce qui n’est évidemment pas le cas en écriture. Même si, et c’est peut-être le seul point commun qui me vienne à l’esprit, les contraintes rendent souvent créatif dans les deux cas.
FIN DE LA PREMIERE PARTIE : la suite, la semaine prochaine. On parlera inspiration, Stephen King et conseils aux écrivains en herbe !

 

 

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