Rencontre avec l’écrivaine Mélanie Fazi (2/2)

Notre-Dame-aux-Ecailles

Chers DraftQuesters !

La suite de notre conversation avec la romancière Mélanie Fazi entamée la semaine dernière !

A bientôt,

David

 

David : Dans la communauté DraftQuest, j’essaye de pousser les auteurs à ne pas attendre l’inspiration. Tu m’as indiqué, lors de nos échanges, que tu ne partageais pas cette vision de l’inspiration. Peux-tu m’en dire davantage ?

Mélanie : Que ce soit dans les échanges avec d’autres auteurs ou dans les conseils d’écriture que j’ai pu lire, j’ai constaté une sorte d’unanimité revenant à dire que l’inspiration est un mythe, qu’il ne sert à rien d’attendre qu’elle frappe par miracle et qu’il suffit de se mettre au travail pour que les idées viennent. Ce qui me dérange un peu, notamment parce que je n’y reconnais pas du tout mon processus d’écriture. Tout dépend de ce qu’on met derrière les mots, mais il y a bel et bien dans mon processus une partie que j’appelle « inspiration » et que je suis incapable de provoquer ou d’accélérer – je le sais, j’ai déjà tout essayé. Avec l’expérience, j’ai fini par comprendre que c’était une phase fondamentale de mon processus : pendant quelques semaines à quelques mois, les choses se développent tout doucement en sous-marin, de manière inconsciente, alors que j’ai l’impression qu’il ne se passe rien. Des images isolées me viennent mais je ne peux rien en tirer. Et puis d’un coup, le processus arrive à maturité, un déclic se produit et l’idée survient. Tant que ce déclic n’est pas là, je ne peux rien faire. Ni mettre l’intrigue à plat pour la développer, ni m’asseoir devant mon clavier en espérant que les choses s’embraient si je commence à écrire. Mais une fois l’idée à maturité, elle surgit d’elle-même déjà prête.

Si je tente de précipiter les choses et de forcer l’intrigue avant qu’elle soit prête, je n’obtiens que des ides banales et sans intérêt. Ce que je cherche dans un texte, c’est l’association d’idées surprenante que la logique seule ne me permettra jamais d’atteindre. Et le seul moyen pour moi d’y arriver, c’est d’attendre que ce déclic veuille se produire. Je sais maintenant qu’il se produit toujours à l’approche de la date limite, et que me poser des contraintes de temps m’aide à structurer le processus. Mais je sais tout autant que c’est ma seule manière de fonctionner et qu’il serait illusoire de chercher à écrire autrement. Ce qui marche pour le voisin ne marche pas pour moi, et inversement. Je crois qu’une erreur fréquente consiste à chercher des conseils et méthodes universels alors que l’essentiel, à mes yeux, est d’apprendre à connaître son propre processus, ses mécanismes et ses limites. Personne n’a la même approche de l’écriture, et il me paraît essentiel de respecter celle de chacun.

Là où, en revanche, je rejoins les conseils que j’ai pu lire, c’est sur la nécessité de s’astreindre à écrire même si on ne le « sent pas ». J’aborde toujours le début de la rédaction d’un texte avec le trac absolu de m’y remettre, l’impression que ce que je suis en train d’écrire ne vaut rien, que ce n’est pas à la hauteur de ce que j’avais en tête, etc. Tout comme je sais que l’impression se dissipera au bout de quelques feuillets, que ce ne sera pas facile mais que j’arriverai au bout, et que je suis passée par là même pour mes textes préférés. La peur aussi fait partie du processus, tout comme le fait de l’accepter et de se mettre au travail quand même. Je l’ai connue chaque fois, surmontée chaque fois, alors je fais avec.

 

David : Je crois que tu es une grande lectrice de Stephen King. Quels sont les romans de King que tu préfères ? Pourquoi ?

Mélanie : Je l’ai beaucoup lu adolescente avant de le redécouvrir adulte et d’y voir tout autre chose. Je le lisais pour le fantastique et le suspense, je le lis maintenant pour l’épaisseur humaine de ses livres. Plusieurs m’ont vraiment marquée, comme Carrie ou le chef-d’œuvre méconnu qu’est Dolores Claiborne. Mais si je devais n’en garder qu’un, ce serait Misery, qui est à mes yeux le livre qui parle le mieux du processus créatif et du rapport qu’un écrivain peut nouer avec le texte en train de naître. Dans la deuxième partie du roman, King donne vraiment à ressentir ce qui se passe dans la tête de Paul Sheldon quand il écrit et la façon dont il s’attache progressivement à ce roman écrit au départ dans le seul but de sauver sa peau. Il montre de manière subtile et très claire à la fois la façon dont les déclics successifs se produisent, dont les détails de l’environnement de Sheldon s’intègrent peu à peu au texte. Je n’ai jamais rien lu d’aussi juste ni d’aussi poignant sur le sujet. Pour moi, Misery, c’est le grand roman sur l’écriture. On cite souvent son essai Écriture comme étant très instructif sur le sujet, mais je trouve Misery cent fois plus parlant (même si j’aime beaucoup cet essai par ailleurs).

 

David : Quel est ton projet actuel ? Peux-tu nous en parler ?

Mélanie : Je ne peux en parler qu’en pointillés en attendant qu’il soit officialisé, ce qui ne devrait a priori plus trop tarder. Voilà déjà un moment que je prépare un troisième recueil de nouvelles qui réunira presque tous mes textes parus en revues et anthologies depuis mon recueil Notre-Dame-aux-Écailles, plus quelques inédits. Il sortira probablement courant 2014. Je préfère ne pas en dire plus pour l’instant. De manière plus générale, mon projet sur le long terme est de continuer à publier des nouvelles dans des revues et anthologies, puis de les reprendre en recueil dès que j’ai suffisamment de matière.

 

David : Enfin, les DraftQuesters sont en train de finir le premier jet d’un roman… as-tu un conseil à donner à des écrivains en herbe qui finissent le premier jet de leur premier roman ?

Mélanie : Pour moi, le premier jet est de loin la partie la plus difficile, la montagne à gravir. Les premiers conseils qui me viennent sont assez classiques : laisser reposer le texte pour le relire avec plus de recul ; ne pas hésiter à alterner les relectures sur écran et sur papier qui permettent de le voir d’un œil nouveau ; trouver des bêta-lecteurs de confiance à qui soumettre le texte, et surtout ne pas se braquer devant leurs critiques. Et au cours des relectures, ne jamais hésiter à couper. Penser en termes de précision, de clarté, faire en sorte de ne pas noyer le lecteur sous les informations. C’est normal de tâtonner pendant le premier jet, de vouloir donner le plus d’informations possibles sur les personnages, les lieux, les situations, mais avec le recul il faut se poser la question de leur impact sur le lecteur et de leur intérêt pour le récit. Si on s’ennuie soi-même en relisant un passage, il ne faut pas espérer qu’il passionne le lecteur. Avec l’expérience, je trouve qu’on sent de mieux en mieux ce qui est nécessaire et ce qui alourdit au contraire le récit.

Commentaires pour “Rencontre avec l’écrivaine Mélanie Fazi (2/2)

  1. D’accord pour Misery, le film lui rend bien justice par ailleurs.
    Je partage l’idée de déclic que je ressens comme un liant de certaines des idées qui me trottent dans la tête,permettant une sorte de premier tri automatique.
    Cela m’a permit de commencer à écrire via le MOOC DQ.
    Pour l’inspiration, je ne sais pas trop, je me fie plus à l’imagination.
    Comme c’est mon premier roman, je redoute la phase 2 !

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